Entretien avec le président de l’EPFL, Martin Vetterli, sur la création de l’initiative Engineering Humanitarian Aid, un partenariat entre l’EPFL, l’ETH et le CICR, visant à mettre l’ingénierie au service de l’aide humanitaire.

L’EPFL collabore depuis longtemps avec le CICR. Qu’apporte de nouveau cette initiative ?

C’est vrai que nous avons créé en partenariat avec le CICR une plateforme de technologie humanitaire (le Humanitarian Tech Hub) au sein du Centre EssentialTech en 2016.

Cette nouvelle collaboration s’inscrit dans une cadre plus large, impliquant cette fois les deux EPF ainsi que si possible les autres institutions du domaine des EPFL. Encore plus de forces et plus de compétences. Nous avons de ce fait le soutien financier initial du domaine de EPF. Cette coalition plus large doit permettre de créer en Suisse un pôle d’excellence dans le domaine de l’innovation humanitaire.

Quel est l’intérêt des EPF de développer des technologies pour l’aide humanitaire ?

Nous formons des ingénieurs, mais aussi des citoyens et des citoyennes. Il est fondamental qu’ils et elles voient comment mettre leurs compétences au service des autres. Si l’on croit au progrès technologique, on ne peut pas ignorer qu’il n’est valable que s’il est partagé par le plus grand nombre. L’aide humanitaire est un des secteurs clé dans lesquels nous pouvons apporter nos compétences, au même titre que l’environnement, la réhabilitation/les neurosciences, le big data… La Suisse a également une grande et ancienne tradition humanitaire et il est naturel que l’EPFL s’y implique.

Par ailleurs, les problèmes auxquels les humanitaires font face nécessitent des compétences de pointe ; ils sont intéressants pour nos chercheurs ainsi que pour notre société suisse, notamment les questions liées à la sécurité des données.

« L’aide humanitaire est un des secteurs clé dans lesquels l’EPFL peut apporter des compétences »

«Cette collaboration s’inscrit dans la tradition humanitaire de la Suisse romande. L’EPFL et le CICR travaillent déjà ensemble avec succès depuis plusieurs années, rappelle Martin Vetterli, président de l’EPFL. Cette nouvelle initiative avec l’ETH Zurich et le CICR donne une dimension supplémentaire à notre travail en offrant la certitude qu’il aura une influence concrète positive sur la vie quotidienne des gens.»

– Martin Vetterli, Président de l’EPFL

Les EPF investissent 5 millions de francs sur deux ans, ce n’est pas grand-chose sur le budget des EPF, non ?

Cette somme est destinée à initier le programme et en démontrer la valeur ajoutée. L’objectif est de construire un partenariat plus large et sur le long terme en s’appuyant sur l’écosystème suisse. Afin d’atteindre cet objectif ambitieux, la recherche de nouveaux partenaires financiers vient d’être lancée.

Ces technologies vont-elles vraiment avoir un impact pour les populations qui en ont besoin ?

C’est notre intention évidemment. Les projets retenus sont très ciblés et répondent à des problèmes très précis, ce qui garantit déjà qu’ils répondent à un véritable besoin. Par exemple dans le cas de l’utilisation de l’intelligence artificielle pour estimer la densité de population, cela permet potentiellement au CICR de mieux répondre aux besoins des populations affectées par un conflit en dimensionnant sa réponse de manière optimale.

Un autre exemple est celui de la prothèse Agilis. Entre 2016 et 2019, le projet a été développé au sein du Humanitarian Tech Hub, avec le CICR et plusieurs laboratoires de l’EPFL. En 2020, le CICR a pris le lead sur le projet et déposé un brevet pour protéger l’innovation (une première dans son histoire !). Le CICR est maintenant en phase de production de 200 prototypes pour les faire tester dans un essai clinique en 2021.

Le rôle des EPF n’est-il pas réduit à rendre le travail du CICR plus efficace, mieux organisé ?

Non, il y a de véritables défis technologiques et ce type de partenariat nous permet d’appliquer sur le terrain ce que nous élaborons dans les laboratoires. Inversement, ils nous permettent de collecter des informations qui sont précieuses pour nos recherches.

Dans le cas du développement d’un système de biométrie, par exemple, il s’agit de proposer une solution qui permette de distribuer de façon ciblée l’aide humanitaire aux personnes qui en ont besoin, sans les mettre en danger en collectant des données personnelles qui pourraient être captées par des factions mal intentionnées. Dans un contexte actuel d’augmentation des besoins humanitaires et de limitation des ressources disponibles, cela permet également d’aider plus de personnes.